Régions Magazine - L'Europe fête ses 50 ans. Quelle est votre analyse de
la construction européenne aujourd'hui et plus
particulièrement de la prise en compte du fait régional
dans cette construction ?
Antoine Karam - D'une
manière générale, la construction
européenne, après avoir enregistré des
avancées importantes que le passage à l'Euro est venu
ponctuer, marque aujourd'hui le pas. On remarquera à cet effet
que, loin de correspondre à l'esprit de conquête des
premiers moments, l'élargissement de l'Europe à 25, puis
à 27, s'est fait pratiquement dans la douleur et la crainte. Le
Non en France au référendum sur la Constitution est de ce
point de vue assez symptomatique des difficultés auxquelles
l'Europe se trouve confrontée : prendre en compte les
intérêts des nouveaux entrants sans remettre en cause
l'acquis communautaire des premiers signataires, tout en trouvant un
sens à cet ensemble élargi. C'est une alchimie lourde qui
a contribué à dissoudre littéralement la prise en
compte du fait régional dans cette construction de plus en plus
incertaine.
Pour ce qui est de la Guyane
précisément, l'article 299-2 du Traité d'Amsterdam
a nourri un temps notre espoir étant appelé à
marquer la reconnaissance de
l'existence de notre spécificité
territoriale et à soutenir la prise en compte de nos handicaps
structurels permanents. Aujourd'hui, il est clair qu'en dépit de
la permanence de cette base juridique, l'attention de l'Union s'est
tournée vers les pays d'Europe Centrale et Orientale, qui
bénéficient eux aussi des aides européennes
prévues dans le cadre de la politique régionale. Ce
redéploiement nécessaire à la transition de ces
pays influe obligatoirement sur la prise en compte du fait
régional dans une Europe qui a tourné de surcroît
le dos à l'Acte unique européen de 1986,
c'est-à-dire à l'harmonisation et la cohésion
retard de développement. Si bien que les
Guyanais ont de plus en plus de mal à expérimenter le
principe de leur intégration à l'Europe et le principe de
solidarité qui est au fondement même de la politique de
l'Union européenne. La Guyane est un territoire qui donne
à l'Europe des frontières en Amérique Latine et
une véritable influence, avec des lanceurs qui partent
régulièrement à la conquête de
Le Lycée Balata, inauguré le 22 mars
2007 par Antoine Karam et dont la construction a
bénéficié des fonds européens à
hauteur de 21 436 000 euros

dans le développement des régions
de l'Union, et qui a renoncé à réduire
l'écart entre les régions les plus riches et les
régions européennes les plus pauvres comme la Guyane.
R.M. - La Guyane est
une région Ultra-périphérique de l'Union
européenne (RUP) et dont la particularité
géographique est qu'elle est située sur un autre
continent, l'Amérique du Sud. Dès lors, comment se sentir
Sud-Américain, Français et Européen et se faire
entendre de l'Europe ?
A.K. - C'est le
paradoxe d'une région qui relève juridiquement du Nord,
qui doit à ce titre se conformer à toute la
législation en vigueur en Europe, et gérer en même
temps les contradictions liées à une structure interne et
un retard de développement qui la renvoient immanquablement au
rang d'un pays du Sud (PIB en chute libre de 8 points, croissance
démographique de 3,6% par an, taux de chômage beaucoup
plus élevé que la moyenne communautaire). En
réalité, en près de douze ans de
contractualisation, notre pays qui est la deuxième région
la plus grande d'Europe, mais aussi la deuxième la plus pauvre,
n'a pas pu se hisser au niveau des exigences de standards minimums de
développement, malgré son éligibilité
à l'objectif 1 de la politique régionale de l'Union,
rebaptisé objectif Convergence, et portant sur le rattrapage des
régions en
l'espace et des retombées, non seulement
pour la France, mais aussi pour les seize autres pays dont les
intérêts sont représentés à l'Agence
Spatiale Européenne. Mais la Guyane, c'est aussi des lieux
isolés où les hommes continuent à dépendre
presque entièrement de la nature pour leur équilibre,
à vivre sans eau potable, sans électricité,
où les enfants ne vont pas à l'école faute
d'équipements et d'infrastructures de base suffisants et meurent
de coqueluche, une maladie infectieuse liée à des
conditions de vie désastreuses, à l'indigence. Pour cette
Guyane là, l'Europe continuera à ne vouloir rien dire
sans une réforme en profondeur