Régions Magazine - Créée en 1985, l'Assemblée des
Régions européennes (ARE) représente la voix
politique des Régions. Comment jugez-vous aujourd'hui le
régionalisme en Europe?
Ricardo Illy - L'Europe
vit un paradoxe : quand le marché unique représentait
simplement une opportunité, l'Europe a réussi à
faire d'énormes progrès en très peu
d'années. Aujourd'hui, alors que l'unité de l'Europe est
devenue une nécessité, le processus s'est enlisé,
" l'Europe est à risque ", comme j'ai eu l'occasion de
le souligner encore récemment en rappelant l'exigence de
parvenir le plus tôt possible à l'approbation du
Traité constitutionnel européen.
Je pense que, dans cette situation d'impasse,
l'Europe peut reprendre son cheminement à partir des
Régions, c'est-à-dire des institutions qui, de par leurs
compétences et leur connaissance du territoire, sont plus
proches des citoyens, de leurs besoins et de leurs aspirations. En
effet, les Régions ont en général des
compétences directes dans les secteurs de l'enseignement et de
la formation, de la recherche et, par conséquent, dans la
création et le développement de l'innovation et de la
connaissance. Ces mêmes Régions gèrent les
réseaux du transport public, de l'approvisionnement en
énergie, des télécommunications et elles sont
responsables des services pour la sauvegarde de la santé
publique et de la sécurité sociale.
Voilà pourquoi je suis convaincu que les
Régions peuvent jouer un rôle décisif dans le
processus de construction de l'Europe, en contribuant tant à
l'intégration à travers la coopération
transfrontalière qu'au développement économique,
par la réalisation des objectifs indiqués dans l'Agenda
de Lisbonne.
Les défis que l'Europe doit affronter ne
peuvent l'être qu'en pensant mondialement et en agissant
localement : les Régions représentent donc un niveau de
gouvernement fondamental car elles sont capables d'adapter à
l'échelle locale, et par conséquent d'appliquer de
façon adéquate, les stratégies politiques de l'UE.
R.M. - Quels sont
les principaux domaines d'intervention de l'ARE?
R. I. - L'ARE a
pour objectif de stimuler la coopération interrégionale
et de "faire entendre la voix" des Régions. Parmi les
principaux objectifs, je peux citer le développement de projets
communs dans les secteurs de l'économie, du développement
régional, de la politique sociale, de la santé, de la
culture et de l'éducation. Sans oublier une action efficace de
lobby afin d'accroître le rôle des Régions dans le
contexte européen.
Je voudrais préciser que l'ARE n'est pas
ce que l'on appelle dans le jargon de la bureaucratie européenne
un "talking shop" : il s'agit plutôt d'une organisation
dont le but est de développer des projets concrets dans les
secteurs de la coopération interrégionale.
Je peux vous donner quelques exemples concrets
parmi les plus récents : au mois de février nous avons
lancé un réseau e-Santé, auquel participent
quelques Régions (parmi lesquelles le
Frioul-Vénétie Julienne), "pionnières"
et à l'avant-garde en ce qui concerne les nouvelles technologies
TIC pour la santé. Sous peu, nous avons l'intention de signer
une déclaration pour l'intégration des minorités
régionales. Nous sommes également en train de lancer le
premier réseau de coopération des théâtres
régionaux qui stimulera les projets communs dans le domaine
culturel.
Il s'agit de programmes concrets et tangibles qui
contribuent à l'amélioration de la vie de nos citoyens.
Cela ne nous empêche pas - en même temps - d'exercer une
action dans le domaine politique : la preuve en est la
"Déclaration de Berlin" de l'ARE sur la Constitution
européenne, que nous avons adoptée dans la capitale
allemande fin février et dans laquelle nous avons exprimé
la conviction que l'UE est aujourd'hui à un carrefour : ou bien,
elle ratifie, ce qui est probablement difficile, le texte actuel du
Traité, ou bien - et je pense qu'il s'agit là du parcours
le plus praticable - il faut apporter peu d'amendements, mais
essentiels, au texte afin d'obtenir ensuite l'approbation unanime de
tous les pays de l'UE.
R. M. - Comment,
selon vous, peut-on assurer une meilleure intégration
européenne?
R. I. - Pour
arriver à une véritable intégration, pour
construire une véritable citoyenneté européenne,
j'ai lancé ces derniers mois une "provocation". J'ai
en effet affirmé qu'il faut encourager l'emploi
d'une langue partagée entre les habitants
des différents pays européens, non seulement dans le
travail, mais plus en général dans les rapports sociaux
et culturels. Cette langue existe déjà, c'est l'anglais,
langue de la mondialisation, de la communauté scientifique et du
monde de l'économie, la langue des jeunes et de l'Internet. Mais
cela ne veut pas dire renoncer à sa propre langue et à
ses propres racines. Au contraire, je suis convaincu que l'avantage
compétitif de l'Europe est représenté par sa
société plurielle : multiculturelle, multilangue et
multireligieuse.
Riccardo Illy en compagnie de Danuta Hübner,
Commissaire européen en charge de la politique régionale
lors de l'Assemblée générale de l'ARE à
Palma de Mallorque, le 10 novembre 2006
© Maud Vuillardot/Régions Magazine
© Maud Vuillardot/Régions Magazine